Une théorie de l'intention à l'épreuve de l'affaire #DSK

Au-delà du débat sur le degré de culpabilité et d'innocence de #DSK dans l'affaire qui porte désormais son nom, se dégage en trame de fond de l'argumentation une structure de pensée philosophique sur laquelle il est intéressant de se pencher quelques minutes.

Que savons nous ?

L'agresseur présumé :

- aurait fermé la porte pour l'empêcher de quitter la pièce
- aurait touché sa poitrine sans son consentement
- aurait tenté de retirer de force ses bas et lui aurait touché la zone du vagin de force
- aurait forcé sa bouche à toucher son pénis à deux reprises
- n'aurait pu commettre ces actes qu'en utilisant sa force

Le récit de ces actions, qui me parait, malgré mon affection pour DSK, tout à fait vraisemblable est une suite linéaire d'actions décontextualisées, et sans "sujet" propre autre que l'opérateur logique des actions.

Bref, c'est tout entièrement une philosophie de l'action analytique qui sous-tends la démarche de l'accusation.

Je ne jugerais pas ici la question de savoir si c'est une bonne chose, ou non, mais cela fait écho pour moi à ce que j'écrivais il y a quelques années, et que je copie-colle ci-dessous.

« En effet dans l’Odyssée, le sujet n’est pas long. Un homme erre loin de son pays pendant de nombreuses années, étroitement surveillé par Poséidon et isolé. De plus les choses se passent dans sa maison de telle sorte que sa fortune est dilapidée par des prétendants et son fils livré à leurs embûches. Il arrive lui, en proie à la détresse, et s’étant fait lui-même reconnaître de quelques-uns, il attaque et est sauvé tandis que ses amis périssent. Voilà ce qui appartient en propre au sujet ; le reste est épisodes. » (Aristote, Poétique, §17, Tel Gallimard, 1996.).

Lors d’une conférence (12 nov. 2003) au Collège de France de Vincent Descombes, ce dernier expliquait en quoi toute sa recherche personnelle sur la structure des phrases narratives  se résumait bien à la question de savoir qu’est-ce qui était « sujet » et qu’est-ce qui était « épisodes ». Sans entrer dans de longs débats narratologiques, il est bien évident que la prééminence accordée à telles ou telles parties oriente de manière sensible toute réflexion sur les enjeux narratifs et la place du sujet (prenons le terme dans sa polysémie) et installe une hiérarchisation qui se mue de manière presque obligatoire en système de valeurs.

Dans le même ordre d’idées, Vincent Descombes proposait par exemple de résumer À la recherche du temps perdu par « Marcel devient un grand écrivain ». Cette dernière phrase étant supposée être le logos du texte.

[...]

C’est sur cette base, sur ce choix de départ que vont par la suite se cristalliser toutes les apories imaginables. Toute la philosophie analytique repose justement sur la possibilité d’ôter au « sujet de l’action » une partie de  ses prédicats. Le parallèle peut se faire : il s’agit d’enlever autant de prédicats qu’on pourrait enlever d’épisodes à l’Odyssée d’Homère de manière  à en isoler le sujet, et à permettre ainsi de le circonscrire. Cela suppose bien évidemment qu’aucun des épisodes ne soient « essentiels ».

Il y a ainsi dans l’Intention d’Anscombe une sémantique de l’action où le sujet est réduit à sa plus simple expression. Ce dernier est « nommé ». Rien de plus. L’action constatée est convertie en description, et à partir de cette dernière qui est, par définition, narrative, Anscombe reconstruit l’intention du sujet.

Le « sujet de l’action » se transforme alors en « sujet logique » de la proposition et perd au passage sa complétude et son unicité. Il devient même remplaçable puisque selon Anscombe, nous pourrions très bien remplacer le sujet de telle ou telle action par un autre sujet de la même manière que nous pourrions donc remplacer tel épisode par tel autre épisode dans l’Odyssée d’Homère.

Or, dans ce dernier cas, si nous pouvons remplacer un sujet par un autre sujet, il faut bien se rendre compte que c’est la forme narrative elle-même qui est « prédiquée » et plus le sujet de l’action. 

Paradoxalement, les actions et passions ne sont plus vraiment celles des sujets, mais des épisodes ?

Bien entendu, il faut bien un « sujet de l’action », ce dernier reste pour une très large partie tout à fait nommable. Pourtant le débat analytique ne se limite jamais au « sujet logique » et tend toujours, d’une manière plus ou moins volontaire, et plus moins cachée, à étendre son analyse de la phrase au « sujet de l’action » lui-même.

Ainsi, dans le cas de l’Intention d’Anscombe, le  « sujet de l’action » est pensé et définit à partir de l’analyse de la description strictement narrative d’un tiers « neutre » d’une action justement attribuée non pas au « sujet de l’action » mais bien au « sujet logique » de la phrase. Dans la plupart des cas, cela s’avère relativement opérationnel puisque « en gros » l’action d’un homme, c’est son intention. Mais il faut comprendre que de cela, on ne peut pas déduire le mouvement inverse sauf à savoir justement ce qu’est l’intention du « sujet de l’action ».

La théorie Anscombienne propose de découvrir l’intention d’un homme à travers ce qu’on ne sait justement pas et ce qu’on cherche à découvrir i.e. son intention. Dans ce débat, nous pourrions déduire des théories leibniziennes que l’étude de l’action d’un homme nous en apprendrait certainement beaucoup sur son action, mais pas plus puisque nous ne sommes pas en mesure de faire  rentrer « la série entière des choses  » dans notre analyse.

 Nous pourrions ensuite  avancer qu’altérer la « complétude » et  « l’unité » de la notion du sujet pervertit de manière définitive notre étude sur le sujet lui-même, sur son action et  son intention.

Certes, nous pouvons dans un tel cas « approcher » ce qu’a été l’intention d’un homme puisque cette dernière est souvent mise en pratique ; par contre prétendre pouvoir remonter la suite des raisons en choisissant soi-même les termes de la proposition consiste nécessairement à exclure du sujet ce qui le constitue : l’action elle-même voire l’événement.

Le contexte, les raisons, les motifs, les personnes ne sont pas uniquement une suite d'actions objectives et constatables...